[Prélude
http://www.youtube.com/watch?v=h4ZyuULy9zs]
J’attendais un signe. Même négatif. J’attendais un truc. N’importe quoi. Un subterfuge pour conforter ma mauvaise foi. Un truc de politique pour noyer le poisson. Juste un argument. Même fallacieux. Qu'importe lequel.
J’espérais un cygne. Comme Boccolini.
J’ai eu Lilian Thuram.
Putain, Lilian Thuram ! Lilian Thuram ! Qui l’eût cru ? Ma fierté en a pris un sacré coup.
Et pourtant. Merci. Merci Lilian Thuram d’avoir été en ce 18 janvier, le cygne qui m’a délivré de mon conditionnement.
Il est impossible pour un blanc de mesurer l’effet du passage de ce dernier chez Taddéi. Cela se situe juste en dessous du choc que j’ai reçu le jour où j’ai su qu’il y’ avait des tueurs en série noirs.
Pour vous dire à quel point cela a été un tsunami intellectuel pour moi ; autant que je me souvienne, jamais je n’ai cherché à savoir si un noir avait inventé quoique ce soit. Jamais.
28 ans à me chercher désespérément dans les yeux de mes congénères et la seule question qui méritait d’être posée n’a jamais effleurée mon esprit. Jamais.
Comme je m'en veux de ma crasse ignominie. J'avais inconsciemment intériorisé l'infériorité créatrice de mes frères. Je ne l'ai jamais envisagé parce qu'elle n'était pas envisageable.
Putain ! Pendant toute ma vie, je me suis battu sur le terrain choisi par mes ennemis, avec les armes choisies par mes ennemis et sur des problématiques levées par mes ennemis. C'était foutu d'avance. Ils m'ont enfermé dans leur histoire.
En fait, je me rends compte que j'ai toujours pensé en inférieur. Pour montrer à l'autre que j'existe, j'ai réagi. Il a fallu attirer l'attention des autres pour susciter son intérêt, susciter son acceptation de ma personne. La preuve se trouve d'ailleurs en face de moi. Tous ces bouquins sur des figures historiques occidentales et le recul de mes connaissances africaines.
J'étais un noir qui voulait discuter avec des blancs pour être considéré par eux comme égal. C'était foutu. Je devais faire la preuve de notre égalité intellectuelle. Arguer, réagir, argumenter, justifier, conter, informer, chercher, prouver... Et le blanc, dans sa supériorité affirmée m'adouberait dans son cercle d'humanité.
J'avais besoin de me battre sur tous les sujets car je me devais de leur prouver, par mon exemple en tout cas, qu'un noir, ça réfléchit. Comme je me suis fait mal. J’en serais arrivé à envisager l’éventualité du déterminisme génétique. Les noirs seraient des êtres moins intelligents, par nature. Oui, je l’avoue. j'y ai parfois pensé sans trop m'y attarder. Par dignité pour les miens. Par respect pour ma personne.
Un jaune peut toujours se réfugier sur Confucius, Sun Tzu, la poudre, la découverte de l'Amérique, la poterie et j'en passe pour accepter la colonisation japonaise et occidentale.
Un blanc peut se branler sur tous ces chercheurs, inventeurs, philosophes, stratèges dans tous ces domaines qui fondent notre civilisation pour accepter son passé de serfs.
Et moi ? Sur quoi j'aurais pu m'appuyer pour faire passer ma frustration, ma honte, mon affliction d'avoir eu des meubles pour ancêtres, pendant 400 ans ? Le foot ? Le jazz ? Lucie ? Marie N'diaye ?
Il y'a quelques années, en Afrique, je me rappelle de cette théorie très controversée d'ailleurs en Europe, qui veut que les pharaons égyptiens aient été noirs. Que des esclaves égyptiens aient été noirs n'a jamais semblé intéresser qui que ce soit, même pas moi. J'ai découvert depuis peu que Cheikh Anta Diop en était l'auteur.
Nous étions fiers de découvrir que nous aussi, noirs, avions pu ériger l'une des bases majeurs de l'arithmétique, de l'architecture, de la géométrie et de la civilisation. Des pharaons noirs. Je me souviens. Nous en étions.
Et puis, elle a été contestée par des égyptologues qui l'ont décrédibilisés. Aujourd'hui d'ailleurs, qui sait où en sont les débats scientifiques ? Je ne me suis pas posé de questions. J'ai accepté. C'était tellement évident.
j'ai ravalé ma fierté et j'ai accepté que ma seule contribution à notre civilisation était Lucie; l'Afrique, le berceau de l'humanité. Cette phrase connotée de suffisances, de condescendance, de mépris, de reproches, de moqueries, de vilénie.
Quelles ont été longues et pénibles ces heures de cours de géopolitique, de cours sur la régionalisation du monde, sur l'histoire des peuples ! Quand est-ce que le noir va-t-il entrer dans l'histoire ?
Bien sûr, au Cameroun, j'ai acquis des connaissances historiques sur l'Afrique et ses royaumes légendaires, Tombouctou, l'empire Songhay, Mali, le Fouta Djalon... Je me suis longtemps consolé avec la résistance courageuse de rares tribus camerounaises; des bamiléké, et autres lamidé.
Je connaissais d'ailleurs des noms de grands rois ayant résisté avec leurs peuples aux troupes allemandes, anglaises, françaises. Je m'enorgueillissais aussi des exploits du sultan Njoya. Trop frugaux. J'avais besoin de m'enflammer sur les miens pour accepter leur servitude. Croire qu'ils s'étaient battus et avaient perdu pour des raisons technologiques.
Ils s'étaient peu battus et avaient beaucoup perdu. Simplement. Ils n'avaient pas eu besoin de combattre l'ignominie de l'esclavage puisqu'ils la pratiquaient déjà assidûment. En réalité, peu de chefs ont vraiment résisté aux colons car l'esclavage était un trafic ancestral qui n'avait pas attendu le blanc pour s'épanouir. Vendre des esclaves à d'autres tribus, des arabes ou des blancs ne faisait aucune différence. Fallait vendre. Ils l'ont fait.
Ma négritude digérée, il ne me restait plus qu'à justifier mon absence de l'aire scientifique, de la découverte, de la création.
Bien évidemment, je savais qu’il y’ avait un péquin qui avait mis au point les feux de circulation. Mais putain, des feux de circulation ! Pas d'avion, ni de fusée, des feux de circulation !
Cela semble tellement évident et simple, n'est-ce pas ?
Jamais un professeur ne m'a dit qu'un noir avait inventé quoique ce soit. J'ai toujours dû me faire tout petit lors des cours d'histoire en Europe et je n'étais pas seul, croyez-moi. Ce sentiment d'être un parasite sur cette planète. Un black, comme elles disent, ces suceuses du tertiaire, fières de s’amouracher avec des négros ayant le même cerveau qu’elles. Le chaînon manquant. Je n'étais qu'un négro. Un singe. Un cannibale. Un meuble. Un serf. Un idiot. Un tirailleur. Un monstre. Un fainéant. Un sauvageon. Un black. Un violeur. Un islamo-bamboula. Un nègre.
Aujourd’hui, je veux accepter d'être tout cela car je sais que* :
J'ai été le singe Garrett Augustus Morgan, cet autodidacte, père des feux tricolores et du masque à gaz.
J'ai été le cannibale Charles Richard Drew, le père de la transfusion sanguine.
J'ai été le meuble Lewis H. Latimer qui a inventé la première ampoule à incandescence avec filament de carbone.
J'ai été le serf Andrew J. Beard, créateur du moteur à combustion.
J'ai été l'idiot W. A. Lavalette, qui mit au point la rotative de presse.
J'ai été le tirailleur John V. Smith ,le créateur des freins de voiture.
J'ai été le monstre John Stenard, qui inventa le réfrigérateur pour le plus grand bien de Courjaud.
Je suis le fainéant Grandville T. Woods, qui accoucha du système d'électrification des voies ferrées, l'antenne parabolique, l'interrupteur électrique, la couveuse artificielle, le frein automatique à air comprimé,....
Je suis le sauvageon Raoul-Georges Nicolo, l'initiateur du bloc de commutation pour la télévision à multicanal.
Je suis le black William B. Purvis, qui a mis au point le stylo plume à réservoir.
Je suis le violeur John Albert Burr, qui a fabriqué la première tondeuse à gazon.
Je suis l'islamo-bamboula Robert P. Scott, qui a inventé la moissonneuse-batteuse.
Je suis le nègre George Washington Carver, entre autres découvreur du shampoing, du savon et de l'encre, de la peinture et de colorants.
http://www.invention-europe.com/Article586.
L'inventivité des Noirs aux Amériques ne s'est jamais démentie à tel point qu'en 1858, un Avocat général des Etats-Unis, Jeremiah S. Black fera passer une loi contre le dépôt de brevets d'invention par les esclaves, vu qu'un brevet américain était un contrat entre le gouvernement des Etats-Unis et l'inventeur. Un esclave n'étant pas considéré comme citoyen américain, il ne pouvait donc, selon la loi votée par M. Black ( le mal nommé ) signer un contrat avec le gouvernement américain ni céder son invention à son maître. Cela donne donc à penser qu'un certain nombre d'inventions faites par des Africains-Américains étaient souvent reconnues à leurs maîtres esclavagistes. Par Ibrahima Mbodj
Je suis ton aiguillage de trains, tes lentilles, ton tampon, ta torpille, ta guitare, ton sèche-linge, tes toilettes, ton piano, ton pacemaker, ton test de dépistage de la syphilis, ta conservation du sang, ton dirigeable, ta table de repassage, ton thermostat, ton extincteur de feu... Je suis tout cela et bien d'autres choses encore. Je suis ton nègre.
Après moults combats, nous en étions arrivés à ne plus regarder nos pieds mais leurs lèvres. Maintenant, je peux sourire à leur vision.
Emmanuel Kant , grandissime et célébrissime philosophe allemand, des Lumières, bien sûr :
La nature n’a doté le nègre d’Afrique d’aucun sentiment qui ne s’élève au-dessus de la niaiserie.
Merci Thuram! De là à acheter ton bouquin !!
Magson de Pazou
- infos trouvées sur http://www.shenoc.com